Quand le cyclisme français cartonne à l'export
Trois chez Ineos, quatre chez Visma, deux chez UAE... les Français n'ont jamais été aussi nombreux à courir pour des équipes étrangères. Et c'est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle.
Historiquement, le cycliste tricolore s'exportait peu pour des raisons qui tiennent à la fois au confort et à la profusion d'équipes dans le pays, bastion traditionnel.
Entre 2020 et 2021, ils étaient une dizaine par saison, 15 ces dernières années, avant une brusque accélération cet hiver, avec 24 "expats" rien que dans le World Tour, la première division.
Benoît Cosnefroy a rejoint Tadej Pogacar chez UAE, Bruno Armirail l'équipe néerlandaise Visma de Jonas Vingegaard et Kevin Vauquelin a signé comme l'un des leaders de la formation britannique Ineos.
"Je voulais sortir de ma zone de confort, découvrir autre chose, une culture différente", souligne Vauquelin, 7e du dernier Tour de France, qui retrouve Axel Laurance, arrivé un an plus tôt, et le champion de France Dorion Godon, lui aussi fraîchement débarqué.
Chez Visma, ils sont carrément quatre avec aussi Christophe Laporte, Axel Zingle et Louis Barré. "C'est sûr que ça facilite les choses, surtout quand on ne parle pas anglais comme moi", explique Armirail.
Cette barrière de la langue en a refroidi plus d'un dans le passé.
Mais c'est en train de changer, assure Matthys Rondel, grimpeur de 22 ans qui, comme Julian Alaphilippe, évolue dans l'équipe suisse Tudor, en deuxième division.
- "Logique sociétale" -
"Avant d'être une logique sportive, ça reste une logique sociétale où on a quand même plus d'ouverture maintenant. On parle tous mieux anglais. Les films sont en anglais. Sur le téléphone, c'est anglais. On voit aussi avec les réseaux sociaux qu'on a pas mal d'opportunités. Dès qu'il y en a un qui fait le pas, on se dit qu'on peut le faire aussi", dit-il à l'AFP.
Lui-même, au moment de faire son choix pour 2023, avait des propositions en France. "Mais mon objectif était d'aller à l'étranger le plus tôt possible. Je voulais sortir de ma zone de confort. Et puis je voyais que les Français marchaient quand ils partaient, comme Christophe Laporte."
Franchir le pas n'est pourtant pas évident.
"Ca fait peur d'arriver avec ta valise au stage de décembre en ne connaissant personne. Tu te fais tout petit", souligne Cosnefroy.
S'y ajoutent les soucis administratifs. Rondel a vécu "une bonne galère" en devenant salarié en Suisse. "D'un point de vue juridique, je travaille dans le canton de Lucerne mais j'habite dans les Pyrénées. Ils ne savaient pas comment faire, parce que normalement, on doit vivre à la frontière pour être frontalier."
S'interrogeant sur "la mode" de ces départs, Marc Madiot, président-fondateur de Groupama-FDJ, a déclaré sur RMC, où il est consultant, "qu'à l'étranger le régime social est plus attractif" et que le coureur français y est "plus tranquille" face notamment la pression "médiatique".
Mais Benoît Cosnefroy assure que "les contrats à l'étranger sont souvent moins élevés qu'en France" et retient un autre aspect.
- "La chance d'être salarié en France" -
"Il faut se rendre compte de la chance qu'on a d'être salariés en France. Dans les équipes étrangères, on est indépendant la plupart du temps. C'est à nous de payer nos charges patronales, en plus des impôts et des taxes", dit-il à l'AFP.
L'intérêt de l'expatriation, plaident les intéressés, réside surtout dans la remise en question et la découverte de nouveaux horizons.
"Je pense que j'aurais progressé pareil en France car le travail que je fais ici n'est pas très différent de celui que je faisais avec Groupama-FDJ. En revanche ça m'a fait grandir en tant que personne. Je parle anglais, je suis plus à l'aise avec les autres, il a fallu s'adapter. Et peut-être que ça déteint aussi sur la performance", explique à l'AFP Lenny Martinez, parti début 2025 chez Bahrain.
"Ça veut dire aussi que le coureur français est bon, attractif", ajoute Ewen Costiou, courtisé par l'étranger avant finalement d'opter pour Groupama-FDJ.
Côte face, cette année record pour l'expatriation coïncide avec la difficulté des équipes françaises qui ne sont plus que deux dans le World Tour, contre quatre auparavant.
"Il y Arkea qui a arrêté, Cofidis qui redescend en deuxième division, souligne Cosnefroy. Du coup il y a moins de place pour les coureurs français et par vases communicants il partent plus à l'étranger", devenu à la fois un tremplin et un refuge.
C.Seifert--BVZ