"Choc des cultures" : Renault met sa production en série au service des drones
Bras robotisés qui virevoltent, étincelles de soudure automatique, ouvriers aux gestes millimétrés sur le tapis roulant : à l'usine Renault de Batilly (Meurthe-et-Moselle), d'où un camion sort toutes les 90 secondes. C'est en s'appuyant sur cette maîtrise industrielle que le constructeur automobile français compte produire des drones en masse et à bas coût.
En pleine guerre en Ukraine et consciente du retard français dans les drones, la Direction générale de l'armement (DGA) contacte Renault en juillet 2024 pour mobiliser des industriels civils et produire ces engins selon une logique différente des secteurs de l'aéronautique et de la défense.
Les ingénieurs de l'aérospatial, qui visent les hautes performances, "ne savent pas faire" un drone-kamikaze à usage unique, lance Éric Esperance, expert du cabinet international Roland Berger et ancien dirigeant de l'équipementier automobile français Valeo.
"C'est comme si vous demandiez à Hermès de faire les mêmes fringues que Zara", explique-t-il à l'AFP.
- Trop de vis -
Six entreprises de défense - dont Turgis Gaillard et Thales avec lesquelles les partenariats ont été scellé cette année - acceptent il y a deux ans que Renault démonte leur drone.
"C'était un choc des cultures", se souvient Jean-Philippe Billai, directeur excellence industrielle de Renault.
"La première chose qu'on a faite, c'est de compter les vis, cela les a étonnés. Il y en a eu 200 pour un mètre d'envergure", raconte-t-il à l'AFP.
"Quand on doit fabriquer une unité toutes les deux heures plutôt qu'une tous les quinze jours, on repense la façon d'assembler : au lieu de 14 vis, on va mettre deux vis et trois clips", détaille Éric Esperance.
"Chez Valeo, quand on fabriquait des phares, on évitait les vis parce qu'elles prennent trop de temps : quatre secondes à visser, contre une demi-seconde pour un clip. On cherche à réduire au maximum les gestes."
Dans l'attente de commandes et de la mise en service de lignes de drones, Renault a ouvert cette semaine à la presse son usine à Batilly, près de Metz, qui fabrique des utilitaires Master.
Dans une forêt de robots de l'atelier de tôlerie, les bras mécaniques saisissent des morceaux à souder et de petits véhicules autonomes transportent des pièces au sol, tandis que les techniciens, sur le tapis roulant, n'ont que quelques secondes pour accomplir leur geste précis sur la chaîne de montage.
Rien à voir avec les cadences des ateliers de haute technologie, des salles blanches des satellites ou des lignes d'assemblage d'avions commerciaux.
- "Plastique, c'est fantastique" -
Pour Chorus, drone destiné aux frappes en profondeur qui s'inspire du Flamingo ukrainien, il a été décidé de réduire la taille et de simplifier la forme des ailes et du fuselage pour que ces pièces puissent être soudées automatiquement.
Ce drone, qui sera fabriqué au Mans, avec une capacité de plusieurs centaines d'appareils par mois, sera équipé d'un moteur thermique et non d'un turboréacteur, pour en réduire drastiquement le coût.
"Avec un moteur thermique à 15.000 euros à la place du turboréacteur qui coûte 700.000-800.000 euros, il pourra aller aussi loin, mais moins vite", précise Jean-Philippe Billai.
Thales a aussi dû accepter des compromis pour Toutatis, une munition à courte portée contrôlée à distance.
"Ils nous ont dit que le carbone était meilleur et nous avons répondu : +le plastique, c'est fantastique+", sourit le responsable, en soulignant que le drone-kamikaze "ne vit que quelque minutes" et que les performances du carbone ne se justifient pas pour cet usage.
"C'est du gaspillage", estime l'ingénieur.
Une voiture est "un concentré de technologies" embarquant 70 à 200 capteurs, 30 à 100 calculateurs et jusqu'à 200 millions de lignes de code, "davantage que dans un Airbus", assure Renault.
Mais, dans une industrie automobile "hyperconcurrentielle", "ce n'est pas parce qu'on injecte des technologies que le client est prêt à payer plus", souligne Jean-Philippe Billai. D'où l'intérêt des constructeurs à valoriser ce savoir-faire dans un autre domaine.
Les acteurs du secteur automobile sont de plus en plus sollicités dans la défense. L'équipementier allemand Schaeffler aide le groupe français Delair à produire des drones en série, l'équipementier français Forvia prévoit d'assembler des drones intercepteurs en France et en Allemagne, et Valeo doit fabriquer à partir de 2027 des moteurs électriques pour les drones de la start-up française Harmattan AI.
A.Winkler--BVZ